Où est le Plan Sud pour la biodiversité du Québec?

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Où est le «Plan Sud» pour la biodiversité du Québec?
Source: Le Devoir
Tanya Handa – Professeure en science de la biodiversité et écologie forestière, Département des sciences biologiques, Université du Québec à Montréal; Alain Fréchette – Consultant en environnement, chargé de cours à l’Institut des sciences de l’environnement, Université du Québec à Montréal et Pierre Drapeau – Professeur en biologie de la conservation animale, Département des sciences biologiques, Université du Québec à Montréal 3 août 2012 Actualités sur l’environnement
À tous les chefs des partis politiques québécois,

Cette semaine, une lettre ouverte cosignée par 54 professeurs ou chercheurs de dix universités différentes vous a été acheminée. Ces experts en environnement et en écologie demandent un moratoire sur le développement des milieux naturels résiduels dans la vallée du Saint-Laurent pour protéger cette région qui comprend la plus haute biodiversité de la province. Alors que l’attention du Québec se tourne vers le Nord, le regroupement scientifique souhaite rappeler que la biodiversité du Québec est principalement concentrée dans la partie méridionale de la province, là où les pressions de développement sont aussi les plus importantes. Si le Québec souhaite véritablement répondre à ses engagements de sauvegarder la biodiversité, des changements majeurs dans notre façon de gérer et d’occuper le territoire s’imposent, au nord comme au sud.

Il importe de se rappeler que les aires protégées n’occupent que 4,5 % du territoire dans la vallée du Saint-Laurent. Seulement un quart de cette superficie (1,2 %) a un statut de protection « stricte » au sens donné par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN–catégories I à III). Dit autrement, la superficie protégée dans l’écorégion représente moins de 0,3 % des territoires protégés au Québec, ce qui est nettement en deçà d’un ratio qui serait apte à offrir des conditions d’habitat propices au maintien de notre diversité biologique.

Ce qui est davantage préoccupant est la rapidité avec laquelle les habitats du sud de la province sont transformés, et ce, pour satisfaire des impératifs économiques immédiats qui ne tiennent souvent pas compte des coûts sociaux et environnementaux engendrés par la perte des milieux naturels.

Une perte coûteuse

La diversité biologique fournit des services écosystémiques essentiels à notre existence et leur perte coûte cher. Que ce soit des services d’approvisionnement (aliments, eau douce), de régulation (crues, climat, air sain), de soutien (formation de sols, recyclage des nutriments), ou culturels (activités récréatives, spirituelles), la plupart de ces services ne peuvent être remplacés par des solutions technologiques et lorsqu’ils le sont, le résultat est, dans le meilleur des cas, incertain.

Malgré ces connaissances, nombreuses sont les municipalités du Québec qui détruisent des milieux naturels à haute valeur écologique sans une planification territoriale qui considère les processus que l’on souhaite conserver.

Un exemple parmi tant d’autres est celui du boisé des Hirondelles à Saint-Bruno-de-Montarville, une forêt mature abritant des plantes désignées menacées. Cette forêt agit comme zone tampon du parc national du Mont-Saint-Bruno qui est adjacent, et contribue à la connectivité du corridor forestier montérégien. Au bénéfice de quelques propriétaires fonciers, promoteurs immobiliers, et l’ajout d’un revenu de taxation marginal qui ne tient pas compte de l’ensemble des coûts associés à la conversion des habitats, ce sont des populations entières sur plusieurs générations qui devront assumer les frais de ce manque de vision de l’administration municipale.

Des propositions concrètes

Pour corriger cette situation insoutenable et développer une véritable stratégie de conservation pour le sud du Québec, cinq propositions concrètes devraient dûment être considérées.

Premièrement, promouvoir la protection des milieux naturels d’intérêt les plus importants pour la conservation de la biodiversité des basses terres du Saint-Laurent déjà identifiés par diverses organisations et les intégrer immédiatement dans les schémas d’aménagement des municipalités régionales de comté (MRC).

Deuxièmement, faciliter le transfert de connaissances entre scientifiques et décideurs publics et appuyer la recherche sur les fonctions des milieux naturels résiduels quant au maintien de la biodiversité et des services écosystémiques qui en découlent.

Troisièmement, reconnaître que la transplantation de nos espèces menacées n’est pas une compensation adéquate pour la destruction de leurs habitats.

Quatrièmement, reconnaître que la mitigation par substitution de terrain est un dernier recours et une solution acceptable seulement si les attributs écologiques du milieu naturel détruit peuvent être substitués ailleurs par une valeur écologique égale ou supérieure.

Cinquièmement, assurer un meilleur encadrement légal à l’échelon municipal qui permettrait à l’ensemble d’une communauté de décider de son avenir, par opposition au modèle décisionnel actuel qui confère l’entière responsabilité à un nombre limité d’élus, sujets aux pressions des promoteurs.

Puisque les choix collectifs du Québec en matière de développement territorial et de protection de l’environnement reposent ultimement entre les mains de nos élus, nous vous demandons d’assumer vos responsabilités en matière de protection des milieux naturels résiduels de la vallée du Saint-Laurent et d’imposer un moratoire sur tout développement jusqu’à ce que la province se dote d’une stratégie de conservation assujettie à l’autorité décisionnelle des citoyens eux-mêmes.
Source: Le Devoir